Histoire de la bille
Rapide historique de la bille et de ses jeux
Le terme de « bille » désigne à partir du XIIe siècle une petite boule et provient probablement de « bikkil » signifiant « dé » en ancien bas francique, région linguistique recoupant une partie de la Belgique et Pays Bas actuels. Une autre origine, plus récente, peut être la gobille, terme désignant un petit globe et utilisé à partir du XVIIIe siècle.
L’origine des jeux de billes est quand à elle inconnue. Dès l’Antiquité, Ovide dans Le Noyer décrit la pratique de plusieurs jeux à partir de noix tombées : « D’autres fois on fait rouler la noix du haut d’un plan incliné, de manière à ce qu’elle rencontre une de celles qui sont à terre sur son passage ». Il décrit également la pratique de l’orca, qui consiste à faire tomber des noix dans un vase.
Bien qu’Ovide ne fait pas mention de billes, de premiers jeux de billes sont pourtant bel et bien mentionnés dans ce texte. De plus, le lien avec les noix peut se retrouver beaucoup plus récemment dans les dénominations des tailles de billes. En effet, les billes de 25 millimètres de diamètre sont appelées « calots » en référence à l’écale de la noix, la coque étant un repère visuel parlant pour les gens.
Certaines sources évoquent même le fait qu’Auguste, contemporain d’Ovide, aurait joué à des jeux de bille avec ses esclaves en se servant de noix. Cependant cela relève uniquement des on-dits, aucune source fiable ne vient confirmer ou infirmer cette information.
Avant même Ovide, il est possible de retrouver des traces de jeux similaires en Grèce Antique avec le tropa qui consiste à lancer des osselets dans un trou.
Enfin, les billes les plus anciennes dont nous avons connaissance ont été retrouvées en Moyenne Égypte durant la période de Nagada II C-D (-3600 / -3300) dans la tombe numérotée M33. Néanmoins, il n’est fait aucune mention de l’utilité de ces billes. Il est tout-à-fait possible qu’elles servaient dans des systèmes de comptage, ou encore dans des cérémonies religieuses. Les Égyptiens ayant pour coutume d’offrir aux défunts des objets pour les accompagner durant leur nouvelle vie dans l’au-delà, il est très fréquent de retrouver dans ces tombes de nombreux objets rappelant la vie passée du défunt, notamment son activité. Il est donc raisonnable de penser que les billes retrouvées dans cette tombe renvoient à une activité professionnelle et non à un jeu.
Par la suite, la société médiévale représente peu l’enfant, donc par extension il est difficile de trouver des mentions de jeux de billes, bien que ces derniers n’ont pas disparu, comme en attestent certaines illustrations postérieures représentant des enfants jouant aux billes dans une société médiévale.
À la Renaissance, les élites se passionnent pour l’Antiquité et un regain d’importance est donné à la pédagogie. Dans le même temps, pour contrer les jeux de hasard qui sont vus comme un fléau, les jeux d’adresse sont mis en avant notamment à travers les jeux de billes.
Au XVIIIe siècle, les billes deviennent presque parfaitement rondes grâce aux avancées techniques, et le terme de noix pour désigner la bille est remplacé par gobille, se rapprochant grandement du terme actuel.
Les billes sont progressivement vues autrement que comme un terme technique. Au tournant du XIXe siècle, les dictionnaires décrivent les billes comme une petite boule ou sphère, pleine, dure, servant à des jeux.
La bille fait l’objet d’une production artisanale dès le XIVe siècle, mais ce n’est qu’au cours du XIXe siècle que les billes suivent une production intensive, notamment par le biais de l’invention du ciseau à billes en 1846.
Dans les années 1870, la fabrication de billes s’implante en France grâce aux frères Barral qui ouvrent en 1876 une entreprise dans la Drôme.
D’abord installée à Aouste, l’usine est déplacée à Mirabel et Blacons une dizaine d’années plus tard. Sa position en bord de Drôme permet de bénéficier d’un apport énergétique significatif grâce au courant de la rivière. Les Barral sont très vite rejoints par des alsaciens refusant de vivre sur les nouvelles terres de la très jeune Allemagne, et constituent le premier corps d’ouvriers de l’usine.
Après un siècle d’activités qui a vu passer des productions de billes en pierre, terre cuite, ciment, ou encore porcelaine, l’usine est finalement dépassée par la concurrence asiatique et ne parvient pas à aligner ses prix sur le marché des billes en verre, ce qui cause sa fermeture définitive en 1984. Un musée remplace alors immédiatement cette usine pour continuer à faire vivre ce patrimoine industriel, bien qu’il ferme en 1998.
carte IGN classique, l’usine à billes (bâtiment gris)
Aujourd’hui, la transmission de ce patrimoine est assurée par le musée des Berthalais situé au Nord de Mirabel et Blacons dans lequel toute une salle est dédiée à la fabrique de billes dans la Drôme. Le site de l’usine, lui, a été réaménagé en atelier de création de gravures, reliures, photographies, peintures, etc.
Fort heureusement, même si la vallée de la Drôme n’est plus la pierre angulaire française de la fabrication de billes comme elle le fut jadis, la pratique des jeux de billes n’a pas disparu, et Archijeux est un des acteurs de la transmission de cette culture à travers les activités organisées autours de ces jeux notamment lors des colos.
Le passé militaire de la bille
Avant d’être un objet ludique, la bille est d’abord militaire. Le terme employé pour désigner les billes d’un calibre de 35 millimètres est « biscaïen ». Cela renvoie directement aux mousquets de gros calibre à longue portée notamment utilisés sur les navires aux XVIe-XVIIe siècle. La bille est recherchée pour sa capacité à mieux déchirer les voiles des navires que les boulets de fer.
Avant l’industrialisation, il est courant de fabriquer de la mitraille dans les moulins. Lors des périodes creuses, les meules sont changées et le rhabilleur de soleil refait le sillon en calcaire coquillé afin de pouvoir moudre la pierre.
Avec l’arrivée de nouvelles technologies et la Révolution Industrielle, de nombreuses usines voient le jour et transforment la création artisanale de billes en production industrielle.
Les jeux de billes comme simulations sociétales
Dans toutes les sociétés mêmes antiques les enfants ont recours au jeu pour créer des liens sociaux. Le jeu est un outil de développement chez l’enfant qui construit avec ses camarades de jeux des relations sociales. Le jeu de bille a cet avantage qu’il nécessite peu de moyens pour être pratiqué. Grâce à cette facilité d’accès, tous les enfants peuvent jouer aux billes ensemble, sans distinctions sociales. Les groupes de jeux formés par les enfants sont donc globalement hétérogènes, enrichissant leur développement social par les échanges avec différents profils.
Comme dans chaque jeu, les jeux de billes nécessitent pour être pratiqués de fixer un cadre. L’élaboration de ces règles revient aux enfants qui fixent eux-mêmes leurs règles de jeux. Les jeux de billes mettent donc en scène des groupes d’enfants obéissant à un groupe de règles qu’ils ont eux-même fixé pour définir leurs rapports sociaux dans le cadre du jeu, créant ainsi de micro-sociétés.
Une fois le cadre fixé, les enfants se mettent à jouer et s’engagent matériellement dans leurs parties. Les enfants misent parfois leurs billes, se les échangent, les gagnent, les perdent, et apprennent à gérer cette circulation de billes et leurs interactions entre joueurs.
Les jeux de bille sont ainsi, au-delà d’un simple divertissement, un terrain d’expérimentations sociales et sociétales dans lequel les enfants découvrent et développent des liens sociaux tout en reproduisant les archétypes de la société dans laquelle ils vivent.
La représentation des enfants et de leurs jeux
La place des enfants dans nos sociétés a longtemps été minime, ou du moins minimisée. Néanmoins, dès l’Antiquité, il est possible de retrouver certaines œuvres représentant des enfants en train de jouer à des jeux de bille.
Sur les détails d’un sarcophage d’enfant de la fin du IIIe siècle conservé au musée du Vatican, plusieurs enfants sont représentés en train de jouer avec des noix, recoupant les propos d’Ovide à propos de l’utilisation de ces fruits dans le cadre de ces jeux.
Durant le Moyen-Âge, rares sont les sources mettant en lumière les jeux des enfants. Quelques rares illustrations de manuscrits mettent en scène des enfants en train de jouer à de multiples jeux munis d’objets comme des cerceaux, dés, toupies, balles, ou encore… billes.
Seulement, les principales représentations des jeux de bille ou autre dans la société médiévale ne voient le jour que durant la Renaissance. Pieter Bruegel l’Ancien représente ainsi en 1560 plusieurs jeux de balles, billes et autres cerceaux au sein de son célèbre tableau Les Jeux d’enfants, dont un zoom est proposé sur l'illustration ci-contre.
La fabrication des billes
La technique de fabrication des billes change complètement selon le matériau utilisé pour les faire.
Pour fabriquer des billes en pierre, il faut partir du matériau brut que l’on va découper. Les artisans taillent les pierres en petits cubes de même taille qu’ils mettent ensuite dans une turbine. Celles-ci sont appelées coucourdes en raison de leur forme de cucurbitacée et fonctionnent à la manière d’une bétonnière.
Ces coucourdes font un mètre de diamètre et tournent à une vitesse d’un tour par seconde. Ce mouvement permet aux cubes de rouler et s’arrondir par l’effet des frottements générés lors des contacts entre-eux et avec la machine. Une fois parfaitement rondes, les billes nouvellement crées sont stockées dans des réservoirs avant d’être déversées dans des tonneaux. En matière de comptage les billes sont traitées de la même façon qu’un liquide : elles ne sont pas comptées individuellement, ce sont les tonneaux qui servent d’unité de mesure.
Pour décliner ces billes en plusieurs couleurs on réalise un mélange de soufre et de poudre d’aniline permettant une déclinaison du violet au vert. L’échauffement du contact et des frottements de la poudre avec la pierre permet l’intégration de la couleur à la pierre, bien que ce procédé soit dangereux.
La bille en pierre est une des premières fabriquées dans la vallée de la Drôme et a l’avantage d’être presque parfaitement ronde. Selon ARDOIN-DUMAZET, habitant d’Arsonval en Champagne dont les propos ont été relayés par Le Magasin Pittoresque en 1899, la fabrication du marbre (qui suit le même procédé que pour les autres pierres) est une spécificité de la Drôme. La ville de Crest et son bassin sont cités dans les acteurs principaux de cette fabrication de billes en marbre.
La technique de fabrication des billes diffère sensiblement pour celles en terre et en ciment. Pour fabriquer ces billes, il faut partir d’un grain de sable autour duquel s’enroulent différentes couches qui composent la bille. Dans le cas de la fabrication d’une bille en ciment, le grain de sable initial est entouré d’une couche de kaolin (argile blanche présente dans la région à travers les carrières de la forêt de Saoû) qui constitue le noyau de la bille. La bille est ensuite entourée de plusieurs couches successives de chaux hydraulique et de ciment, jusqu’à atteindre la taille souhaitée.
Afin de garantir une bonne répartition de la matière, ces différentes couches ne sont pas rajoutées à la main mais par roulement dans les coucourdes. La couleur suit le même procédé : elle est directement ajoutée à la coucourde pour qu’elle puisse se répartir équitablement sur les billes grâce au roulement de ces dernières. La variation de la quantité de couleur ajoutée à la coucourde permet de faire des billes entièrement colorées ou seulement mouchetées.
Une fois passées dans la coucourde et la couleur ajoutée, les billes sont séchées sur des grilles afin qu’il y ait le minimum de contact possible. Ce séchage se fait à l’air libre, ce qui permet de grandes économies d’énergie.
La bille en terre cuite possède sa propre méthode de fabrication. L’argile est déposée dans des moules en forme de demi-sphères. Ces moules passent ensuite au four par paire afin de former des sphères complètes. Les billes ainsi créées ont une couleur rouge et ont tendance à être plus fragiles que les billes forgées dans d’autres matériaux. Ces billes ressortent avec une teinte plutôt rouge.
Enfin, la proximité des carrières de kaolin de la forêt de Saoû avec les usines de la vallée de la Drôme permet également la création de billes en porcelaine. De la même manière que pour la terre cuite, la porcelaine nécessite d’être passée au four. Une fois terminée, la bille en porcelaine est blanche.
De nos jours, certaines usines à billes continuent d’exercer leur activité à travers le monde. Les usines de la vallée de la Drôme ont été parmi les dernières à fermer en France, cette activité a pratiquement disparu du territoire national. La plupart des usines à billes encore ouvertes ce sont modernisées, ont changé leur répertoire (billes de stylos, roulements à bille pour certaines usines allemandes qui fabriquaient déjà des billes en acier…), et la fabrication de billes pour le jeu se concentre actuellement beaucoup dans quelques pays comme la Chine ou le Mexique. Dans ces usines produisant toujours des billes de jeu, les procédés de fabrication ont évolué.
Ces usines fabriquent principalement des billes en verre et en plastique.
Pour les billes en verre, les moules ne sont plus utilisés et ont été remplacés par des centrifugeuses. Ces dernières permettent de faire tourner le verre et de le solidifier. Le mouvement de rotation imprimé par le passage dans la centrifugeuse permet au verre de gagner en résistance par rapport à un moulage.
Les risques du métier
Comme dans un grand nombre de milieux industriels, la fabrication de billes ne se fait pas sans risques. En effet, les ouvriers engagés dans les différentes usines à billes de la Drôme sont exposés à certains dangers.
Premièrement, la présence de machines peut générer des accidents de travail malheureusement fréquents. Des affiches de prévention sont même réalisées pour tenter de limiter ce risque comme celle ci-contre mettant en scène un ouvrier dont la veste est prise dans les rouages d’une machine. Cette affiche est un exemple de la prévention organisée par l’État et les grands industriels pour tenter de limiter les accidents en usine, et plusieurs affiches de ce type sont présentes à l’entrée des usines à billes de Barral.
De plus, les accidents de travail ne sont pas les seuls risques que les ouvriers courent dans les usines à billes.
En effet, il n’est pas rare que ces ouvriers attrapent des maladies pulmonaires à cause des mauvaises conditions de travail. Les ouvriers des usines à billes sont souvent victimes de silicose, maladie pulmonaire causée par l’inhalation de particules de silice, très présentes lors de la fabrication de billes.
Et Archijeux dans tout ça ?
Aujourd’hui notre café-jeux associatif continue de perpétrer l’histoire de la bille et de ses jeux à travers différentes animations.
Lors des colos d’été 2026, nous avons organisé des activités de création de parcours de billes et avons fait découvrir aux enfants différentes d’y jouer et de fabriquer leurs propres circuits de jeux.
En parallèle, nous possédons plusieurs modules thématiques de parcours de billes que nous avons une nouvelle fois sorti dans le cadre de plusieurs prestations lors de fêtes de jeu ou sorties d’écoles.
Réaliser ces animations et donner la possibilité aux enfants de jouer aux billes en exploitant nos parcours permet de faire découvrir aux nouvelles générations ces jeux millénaires qui ont marqué l’histoire sociale et industrielle de la vallée de la Drôme des deux derniers siècles.